Publié le 29 juillet 2026 | Par Ndiaye Mamadou – Analyste géopolitique (Namfiyo)
Temps de lecture : 8 min
En visite officielle à Bamako le 28 juillet 2026, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a réaffirmé la disponibilité du Sénégal à accompagner le Mali face aux défis sécuritaires et économiques. Fait notable : alors qu'il est président en exercice de la CEDEAO, il n'a jamais cité l'organisation ouest-africaine dans sa déclaration publique. Cette visite met en lumière une approche pragmatique privilégiant la coopération bilatérale et les instances régionales communes plutôt qu'un plaidoyer direct pour un rapprochement entre la CEDEAO et l'Alliance des États du Sahel (AES).
Assimi Goïta lors de leur rencontre à Bamako le 28 juillet 2026.
Le président Bassirou Diomaye Faye a effectué le 28 juillet 2026 une visite éclair de moins de cinq heures à Bamako où il s'est entretenu avec le président de la transition malienne, le général Assimi Goïta.
Cette rencontre intervient quelques jours après l'élection du chef de l'État sénégalais à la présidence en exercice de la CEDEAO. De nombreux observateurs s'attendaient à ce que ce déplacement ouvre un nouveau chapitre dans les relations entre l'organisation ouest-africaine et l'Alliance des États du Sahel (AES).
Cependant, les déclarations de Bassirou Diomaye Faye ont surtout porté sur la coopération sécuritaire, la lutte contre le terrorisme et le soutien du Sénégal au Mali. La CEDEAO n'a été évoquée à aucun moment dans son allocution publique.
Contexte : une Afrique de l'Ouest en pleine recomposition
La crise entre la CEDEAO et les pays du Sahel trouve son origine dans les coups d'État intervenus au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Les sanctions adoptées par l'organisation régionale ont progressivement détérioré les relations entre les différentes parties.
Face à cette situation, les trois pays sahéliens ont officiellement quitté la CEDEAO en janvier 2025 et ont renforcé leur coopération à travers l'Alliance des États du Sahel, devenue par la suite une confédération politique, économique et sécuritaire.
Depuis lors, les relations entre les deux ensembles régionaux demeurent limitées malgré plusieurs initiatives de rapprochement. Dans ce contexte, le Sénégal apparaît comme l'un des rares pays capables de maintenir un dialogue constructif avec l'ensemble des acteurs de la sous-région.
Faits principaux
Au cours de leur entretien, Bassirou Diomaye Faye et Assimi Goïta ont essentiellement abordé les questions de paix, de sécurité régionale et de lutte contre le terrorisme.
Le président sénégalais a déclaré avoir réaffirmé « la disponibilité du Sénégal à accompagner le Mali » pour faire face aux menaces sécuritaires qui affectent l'ensemble du Sahel.
Assimi Goïta lors de leur rencontre à Bamako le 28 juillet 2026.
Selon lui, ces menaces « ne connaissent pas de frontières » et se renforcent lorsque les États de la région agissent de manière dispersée.
Malgré son statut de président en exercice de la CEDEAO, Bassirou Diomaye Faye a évité toute référence directe à l'organisation régionale dans son intervention publique.
Il a en revanche insisté sur la nécessité de renforcer la coopération au sein des organisations régionales dont le Mali et le Sénégal demeurent membres, notamment l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et l'Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS).
Le président sénégalais a également appelé à la tenue rapide de sommets de chefs d'État afin de redynamiser la coopération économique, monétaire et la gestion commune des ressources hydrauliques.
Les acteurs clés
Bassirou Diomaye Faye apparaît comme le principal initiateur de cette démarche diplomatique. Son mandat à la tête de la CEDEAO débute dans un contexte délicat marqué par la fragmentation de l'espace ouest-africain.
Assimi Goïta, président de la transition malienne, demeure l'une des figures les plus influentes de l'AES et l'un des principaux défenseurs de la nouvelle orientation stratégique du Mali.
L'AES, composée du Mali, du Burkina Faso et du Niger, poursuit sa stratégie d'intégration autonome et de renforcement de la coopération sécuritaire entre ses membres.
L'UEMOA et l'OMVS apparaissent désormais comme des cadres de coopération essentiels permettant de maintenir des liens institutionnels solides entre Bamako et Dakar.
Les populations et les acteurs économiques restent directement concernés par les décisions prises au niveau régional, notamment en matière de commerce, de sécurité et de mobilité.
Un silence remarqué sur la CEDEAO
L'un des principaux enseignements de cette visite réside dans l'absence totale de référence à la CEDEAO dans le discours du président sénégalais.
Alors que plusieurs observateurs anticipaient un plaidoyer en faveur d'un rapprochement entre la CEDEAO et l'AES, Bassirou Diomaye Faye a choisi de mettre l'accent sur les organisations régionales auxquelles le Sénégal et le Mali appartiennent encore conjointement.
Cette posture peut être interprétée comme une volonté de privilégier les convergences existantes plutôt que de rouvrir publiquement les divergences ayant conduit au départ des pays de l'AES.
Elle révèle également les limites actuelles des tentatives de rapprochement entre la CEDEAO et les pays sahéliens, dont les relations restent marquées par une forte méfiance politique.
Des enjeux diplomatiques, économiques et sécuritaires considérables
Sur le plan diplomatique, l'enjeu est de maintenir des canaux de dialogue entre les pays de la sous-région malgré les recompositions institutionnelles en cours.
Sur le plan économique, l'axe Dakar-Bamako demeure vital. Le Mali représente l'un des principaux partenaires commerciaux du Sénégal et absorbe une part importante des exportations sénégalaises.
Sur le plan sécuritaire, la lutte contre le terrorisme constitue désormais la priorité commune. Les groupes armés actifs dans le Sahel menacent l'ensemble de la région indépendamment des frontières étatiques.
Enfin, la coopération régionale en matière monétaire, énergétique, commerciale et hydraulique devient un enjeu stratégique essentiel pour préserver la stabilité de l'Afrique de l'Ouest.
La frontière Sénégal-Mali au cœur des préoccupations sécuritaires
La sécurité de la frontière entre le Sénégal et le Mali figure désormais parmi les principales préoccupations des autorités des deux pays.
Cette zone est devenue l'un des espaces les plus sensibles de la sous-région en raison de l'activité croissante des groupes jihadistes affiliés au Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM).
Ces derniers mois, plusieurs convois commerciaux ont été attaqués et de nombreux chauffeurs sénégalais ont perdu la vie sur les axes reliant Dakar à Bamako.
Les échanges commerciaux restent pourtant essentiels pour les deux économies. Le Mali dépend fortement des corridors logistiques passant par le Sénégal tandis qu'une part importante des exportations sénégalaises est destinée au marché malien.
Analyse : le réalisme diplomatique avant l'intégration régionale
Les déclarations du président sénégalais traduisent une approche plus pragmatique que celle attendue par certains observateurs. Plutôt que de chercher à relancer publiquement les relations entre la CEDEAO et l'AES, Bassirou Diomaye Faye a privilégié les préoccupations immédiates du Mali et du Sénégal.
Cette posture traduit probablement la réalité du contexte régional. Dix-huit mois après le départ officiel du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO, les positions des différents acteurs restent difficiles à rapprocher.
Le président sénégalais semble ainsi privilégier une diplomatie de résultats fondée sur la coopération concrète, la sécurité collective et les intérêts économiques partagés.
À court terme, la priorité apparaît clairement : sécuriser les échanges commerciaux, renforcer la coopération sécuritaire et soutenir la stabilité régionale plutôt que chercher une réconciliation institutionnelle encore incertaine.
Quelles conséquences pour le Sénégal et l'Afrique ?
Pour le Sénégal, cette approche permet de préserver ses intérêts économiques au Mali tout en consolidant son image d'acteur diplomatique pragmatique et ouvert au dialogue.
Pour l'Afrique de l'Ouest, cette stratégie pourrait favoriser une forme de coopération fonctionnelle malgré les ruptures institutionnelles intervenues ces dernières années.
Pour le Mali et les États de l'AES, le maintien de relations solides avec Dakar constitue un atout économique, sécuritaire et diplomatique important.
Pour les populations, l'objectif est avant tout d'améliorer la sécurité, de protéger les échanges commerciaux et de préserver la circulation des personnes et des biens dans la sous-région.
Les opportunités à saisir
La visite ouvre la voie à un renforcement de la coopération bilatérale entre le Sénégal et le Mali dans plusieurs secteurs stratégiques.
La redynamisation de l'UEMOA et de l'OMVS pourrait offrir de nouveaux leviers pour renforcer l'intégration économique et la coopération autour des ressources communes.
Pour Dakar, cette posture de dialogue permet également de conserver sa capacité à parler avec l'ensemble des acteurs du Sahel tout en défendant ses intérêts nationaux.
Les risques et les limites
Les divergences entre la CEDEAO et l'AES demeurent profondes et continuent de peser sur les perspectives de rapprochement régional.
La persistance de l'insécurité dans le Sahel reste le principal facteur de risque pour la stabilité économique et politique de la sous-région.
Une aggravation de la menace terroriste pourrait fragiliser davantage les corridors commerciaux et compliquer les efforts de coopération engagés par les différents États.
Perspectives : vers une coopération pragmatique plutôt qu'un rapprochement institutionnel ?
Les développements récents suggèrent que la priorité régionale s'oriente davantage vers des formes de coopération concrète que vers une réconciliation institutionnelle rapide entre la CEDEAO et l'AES.
Les prochaines semaines permettront de mesurer si les initiatives évoquées autour de l'UEMOA, de l'OMVS et de la coopération sécuritaire débouchent sur des résultats tangibles.
L'évolution de la situation sécuritaire à la frontière sénégalo-malienne constituera également l'un des principaux indicateurs à surveiller.
La visite de Bassirou Diomaye Faye à Bamako n'a finalement pas donné lieu à l'annonce d'un rapprochement formel entre la CEDEAO et l'AES. Le président sénégalais a privilégié une approche pragmatique centrée sur le soutien au Mali, la lutte contre le terrorisme et la coopération économique. En évitant soigneusement de placer la CEDEAO au cœur de son discours, il a mis l'accent sur les intérêts communs immédiats des deux pays. Cette stratégie illustre une évolution de la diplomatie ouest-africaine où les impératifs sécuritaires et économiques tendent désormais à primer sur les débats institutionnels.
Le silence de Bassirou Diomaye Faye sur la CEDEAO traduit-il un changement de stratégie diplomatique ?
La coopération bilatérale entre Dakar et Bamako peut-elle être plus efficace que les initiatives régionales pour lutter contre le terrorisme ?
La CEDEAO dispose-t-elle encore des moyens politiques et diplomatiques nécessaires pour renouer le dialogue avec les pays de l'AES ?