Le sommet Afrique-France de Nairobi se tient aujourd’hui, lundi 11 mai, et demain, mardi 12 mai, dans la capitale du Kenya. Environ trente chefs d’État et de gouvernement ainsi que près de deux mille chefs d’entreprise sont attendus pour cette rencontre consacrée principalement aux enjeux économiques, sécuritaires et diplomatiques du continent.
Après les revers subis ces dernières années par la France en Afrique, la question de son rôle stratégique sur le continent se pose avec acuité. Ancienne ministre des Affaires étrangères du Sénégal de 2020 à 2023, aujourd’hui députée et présidente du premier groupe de l’opposition à l’Assemblée nationale, Aïssata Tall Sall répond aux questions de Christophe Boisbouvier. L’entretien se déroule en ligne depuis Dakar.
RFI : Aïssata Tall Sall, pour la première fois dans l’histoire des sommets Afrique-France, une édition se déroule en terre anglophone. Qu’en pensez-vous ?
Aïssata Tall Sall : Je pense que c’est inédit et qu’il faut le lire sous le prisme d’une géopolitique africaine. La France n’est plus ce qu’elle était, il y a quelques années, dans ses relations avec ses anciennes colonies. Les pays de l’AES – le Burkina Faso, le Mali et le Niger – sont présents, avec de nouveaux pouvoirs souverainistes. Il y a aussi une opinion publique africaine très exigeante vis-à-vis de la France, sans oublier la question des bases militaires qui ont été progressivement démantelées, notamment au Sénégal.
La France, elle-même, est en train de revoir sa relation avec l’Afrique. Cette relation s’inscrit désormais dans ce que les Africains résument par « ni exclusivité, ni exclusion », c’est-à-dire une relation multilatérale libre, avec tous les États, guidée uniquement par les intérêts africains.
RFI : Le mot d’ordre de ce sommet est l’économie. La France a-t-elle encore un rôle à jouer dans le développement économique de l’Afrique ?
Aïssata Tall Sall : Oui, je le pense. La France peut jouer un rôle d’éveilleur ou de facilitateur sur des questions telles que la sécurité, le climat ou la santé, notamment après la pandémie de Covid. Elle peut aussi porter la voix de l’Afrique dans les instances comme l’OCDE ou le G7 afin d’alléger certaines règles financières au regard des besoins de financement des économies africaines.
RFI : Autre thème central : la paix et la sécurité. Les militaires français ont quitté plusieurs pays de l’AES, ainsi que le Sénégal. Le rôle stratégique de la France est-il terminé en Afrique de l’Ouest ?
Aïssata Tall Sall : Pour le Sénégal, ce serait caricatural de le dire ainsi. Les questions de sécurité sont très prégnantes, notamment pour les pays frontaliers du Sahel. Mais la sécurité ne doit plus être pensée uniquement sous l’angle des bases militaires. Ce que nous voulons, c’est la prévention, à travers le renseignement et des échanges discrets mais efficaces. La France et d’autres partenaires peuvent contribuer à cette approche afin d’anticiper plutôt que de subir.
RFI : Le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a pourtant fait campagne pour une plus grande émancipation vis-à-vis de la France, tout en étant attendu à ce sommet. Êtes-vous surprise ?
Aïssata Tall Sall : Non, car ce n’est pas contradictoire. Le multilatéralisme est l’axe principal des relations internationales actuelles. Je me souviens, lorsque j’étais ministre des Affaires étrangères, avoir accompagné le président Macky Sall au sommet Russie-Afrique. J’y ai constaté que l’influence russe ne se limitait pas à la sécurité ou à l’économie, mais s’étendait aussi au religieux et au culturel.
Pour autant, la relation historique avec la France et l’Occident, fondée sur des valeurs de démocratie et de droits de l’homme, demeure importante. Cela explique sans doute la décision du président de participer à ce sommet à Nairobi, malgré les prises de position passées.
RFI : La présence de militaires russes dans les pays de l’AES est-elle, selon vous, bénéfique ?
Aïssata Tall Sall : Seuls les dirigeants de ces pays peuvent en juger. Ce que j’observe, c’est que malgré cette présence, les groupes jihadistes restent très actifs, comme l’ont montré les attaques du 25 avril. La situation sécuritaire demeure fragile et nécessite l’implication de nombreux partenaires. La présence russe, telle qu’elle existe aujourd’hui, est encore loin de garantir la paix et la stabilité dont la sous-région a besoin.